L'objectif du projet dans lequel s'intègre ce travail de postdoc est double :
- proposer une nouvelle approche pour l’évaluation environnementale des technologies numériques, qui permette de mieux appréhender la complexité du lien entre technologies numériques et soutenabilité par rapport aux taxonomies existantes ;
- analyser plus précisément le cas des mises à jour logicielles en les considérant comme ambiguës dans leur rapport à la maintenance du logiciel et à l'obsolescence numérique.
Compléments
Différentes propositions de taxonomies des effets environnementaux indirects du numérique ont vu le jour depuis les années 2000, principalement dans la communauté ICT4S [Bremer2023]. En particulier, le modèle des « 3 tiers », notamment popularisé par L. Hilty [Hilty2010], semble s'être assez largement imposé dans la littérature académique et au-delà (il sert par exemple de base à la
recommandation ITU L.1410). Les processus d'élaboration de ces taxonomies sont actuellement étudiés dans le cadre de la thèse de David Ekchajzer, dont les résultats préliminaires montrent (i) que ces taxonomies ont été finalement peu débattues dans la sphère académique, et (ii) qu'elles sont essentiellement construites autour de l’outil d’analyse de cycle de vie (ACV) qu’elles cherchent à la
fois à mobiliser et à compléter.
Nous pensons que ces taxonomies sont mal adaptées à l'étude de la place des technologies numériques dans des scénarios de transition vers la soutenabilité. Puisque cette dernière est une notion macroscopique, il n'est pas possible d'évaluer la soutenabilité d'une technologie et ou d'une application indépendamment de son contexte [Hilty2015]. En plaçant les applications numériques
au centre de la réflexion, les taxonomies encouragent à penser les liens numérique-environnement à partir du microscopique, c'est-à-dire indépendamment des scénarios de transition dans lesquelles ces applications sont censées s’inscrire. Par conséquent, les études mobilisant les taxonomies explicitent très rarement ces scénarios. Dans tous les cas elles discutent de façon secondaire ces
dimensions macroscopiques, voire les ignorent. Partir, au contraire, des dynamiques macroscopiques, permet par exemple d'interroger le rôle joué par le numérique dans les logiques d'accumulation et d'externalisation des impacts, et plus généralement la soutenabilité des économies capitalistes [Simpson2019]. Cela permet, aussi, d'évaluer les liens entre le numérique et les enjeux identifiés pour la soutenabilité (par exemple l'équité et l'agentivité politique [Creutzig2022]), qui mettraient en avant des critères d'analyse de premier et second ordre différents des taxonomies mentionnées ci-dessus.
Un exemple d’une telle étude a été menée dans la thèse d’Edlira Nano sur l’obsolescence numérique, à travers l’analyse à la fois technique et sociale de deux ecosystèmes numériques que sont Android OS et Debian, permettant de cartographier les acteurs, leurs relations dans la production informatique et la production de l’obsolescence dans le cas d’Android, ou de la maintenance logicielle dans le cas de Debian. Cette étude permet ainsi de mettre en avant à la fois les pratiques numériques, mais aussi économiques et législatives permettant l’obsolescence ou étant des leviers de remédiation dans le contexte du capitalisme numérique.
Dans ce projet, nous souhaitons étendre le travail entamé dans la thèse de Edlira Nano [Nano2026] sur l’analyse de l’obsolescence numérique et en particulier logicielle, la croiser au travail sur les taxonomies issues de la communauté ICT4S, ceci par une critique approfondissant les quelques éléments esquissés ci-dessus, en nous appuyant non seulement sur la littérature de la communauté
ICT4S mais en mobilisant également d'autres corpus, en particulier liés aux Sciences and Technologies Studies (STS). En particulier nous aimerions nous pencher sur les mises à jour logicielles qui induisent de l’obsolescence. Rarement questionnées en tant que telles par les développeurs et les acteurs des écosystèmes, implicitement admises comme nécessaires en particulier pour lutter contre l’obsolescence, les mises à jour logicielles, dans de nombreux cas pourtant, dégradent en pratique la fonctionnalité et l’utilisabilité des équipements, cassent la rétro-compatibilité et causent de nouveaux problèmes de maintenance. Elles créent ainsi de la dette
technique et transfèrent les coûts de maintenance vers d’autres acteurs tels que les utilisateurs ou les développeurs de systèmes alternatifs FOSS (Free and Open-Source Software) qui tentent d’allonger la durée de vie des équipements.
Notre objectif est d’analyser les mises à jour logicielles en les considérant comme ambiguës dans leur rapport à la maintenance du logiciel. Il s’agira en particulier d’étudier le lien entre mises à jour de sécurité et mises à jour pour supporter du nouveau matériel d’une part, et obsolescence d’autre part. Par cette étude, nous serons mieux à même de proposer des approches alternatives à l’évaluation environnementale des technologies numériques telle qu'elle se pratique actuellement, mais aussi de faire apparaître des leviers de remédiation ancrés dans le contexte socio-économique et systémique numérique.
[Bremer2023] : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4459526
[Hilty2010] : https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-642-15479-9_22
[Hilty2015] : https://link.springer.com/book/10.1007/978-3-319-09228-7
[Creutzig2022] : https://www.annualreviews.org/content/journals/10.1146/annurev-environ-120920-100056
[Simpson2019] : https://online.ucpress.edu/socdev/article-abstract/5/4/381/109353/The-Treadmill-of-InformationDevelopment-of-the
[Nano2026] : https://eda.mutu.net/files/these.pdf